Depuis plusieurs années, j’essaye de faire comprendre à mes interlocuteurs de la direction de Mandriva qu’il faut faire quelque chose sur le cycle de vie des produits que j’ai toujours estimé trop court. Mais il s’agit d’un sujet épineux chez Mandriva car il est complexe. Dernièrement, Mandriva a traité du cycle de vie de ses produits dans de nouvelles pages, au soutien d’une offre de support à long terme. Ayant trouvé que cette offre était maladroite et à tout le moins mal présentée, je souhaite ici m’en expliquer et donner ce qui n’est que mon avis (et a priori, celui de l’hôte des lieux…).
- Le constat d’échec et la nécessité de repenser le problème.
Je ne pense pas que le maintien en l’état de l’offre de produits de Mandriva soit un choix judicieux et même cohérent.
En effet, Mandriva a déjà beaucoup souffert de la baisse radicale de prix (de 50 % environ) de la Power Pack décidée à l’époque par François BANCILHON (et mon opposition d’alors n’a pas changé sa décision), qui avait donc préféré mettre le prix de la distribution au niveau du service proposé, plutôt que l’inverse… Si, d’un certain point de vue, son intention était pouvait être compréhensible, il s’est avéré en pratique que les effets ont été contraires à ceux escomptés, risque que j’avais souligné à l’époque : la baisse de prix n’a engendré aucune hausse des ventes, et la chute des ventes a entraîné une baisse des revenus de ce poste. Ainsi, entre 2007 et 2008, on a assisté à une très forte chute de près de 39 % des ventes de boites (FR et EN confondus) et une chute de 24 % des produits vendus en téléchargement. Ces chiffres démontrent clairement que la direction de Mandriva s’est totalement fourvoyée sur ce point et elle n’a pourtant jamais cherché à corriger cette erreur.
Aujourd’hui, une distrubution Mandriva change tous les 6 mois. Si cette manipulation amuse le geek, elle fait pâlir les professionnels (PME) et les néophytes qui s’essayent à Linux et qui, globalement, ne connaissent que le cycle de vie de… Windows. Vous m’objecterez sans doute que nous sommes pas obligés d’installer deux fois par an la dernière version, et vous n’aurez certainement pas tort. Mais ne pas installer la nouvelle version n’est évidemment pas satisfaisant non plus si, comme moi, vous aimez profiter des dernières innovations proposées par l’éditeur, ainsi que des corrections et évolutions. Comment trancher ce noeud Gordien ?
- Clarifier l’offre commerciale : décider d’un rythme annuel et renommer les produits.
La Power Pack ne génère pas actuellement suffisamment de revenus. Elle est pourtant un excellent produit qui souffre d’un déficit d’image par manque d’identité sur le public qu’elle est censée toucher. Pour permettre à Mandriva de vendre à nouveau des Power Pack, je pense qu’il faut organiser le changement simultané de trois éléments fortement interdépendants : renommer les versions de Mandriva, séparer nettement la partie gratuite de l’offre payante et rallonger le cycle de vie des produits commerciaux.
Pour rendre la Power Pack plus attractive, elle doit proposer ce que les éditions gratuites ne proposent pas : une seule installation par an.
Certes, le cycle annuel a déjà été tenté avec la 2006. Mais si à l’époque cela s’était soldé par un échec, il était lié à deux facteurs principaux qui n’avaient rien à voir avec le cycle annuel : d’une part, la mauvaise qualité de la 2006 (qui avait d’ailleurs énormément préjudicié aux ventes de la 2007 qui était pourtant une excellente version) et d’autre part, le manque de communication autour du produit (bogue persistant chez Mandriva…), couplé avec un manque de visibilité sur l’intérêt de la Power Pack.
Chez Mandriva, certains sont fortement opposés à ce cycle d’une année, au prétendu motif qu’il amputerait de 50% les revenus tirés des versions payantes. Je pense qu’il s’agit là d’une vision étroite des choses, qui n’est pas adaptée aux perspectives de ventes auprès des clients que les versions commerciales sont susceptibles de toucher.
La distribution ayant fait un bond qualitatif en 2007, le problème de la fiabilité souligné ci-dessus peut « globalement » être considéré comme résolu (je reviendrai sur ce point plus avant). Reste la communication. Pour décider que le produit commercial phare aura une durée de vie d’une année, il faut renommer sans plus tarder la gamme de tous les produits. Exit les « Spring », les « autumn » (nom officieux de la « point 0″), les point 0 et les point 1, et laissons place à une version annuelle qui porte le nom de l’année durant laquelle elle est destinée à vivre.
Il faut se rendre à l’évidence : déjà que pour les utilisateurs de Windows, cibles logiques des distributions Mandriva, une version par an peut sembler être un rythme effréné, alors, si nous ne changeons rien à la situation actuelle, nous aurons que peu de chances de séduire l’utilisateur final auquel notre SE préféré est aussi destiné. Une Mandriva 2011 serait une version qui arriverait en novembre 2010 et c’est tout pendant toute l’année 2010. Psychologiquement, je pense que ce changement est nécessaire car il permet de rassurer immédiatement ceux qui sont les plus réticents à mettre à jour leur système deux fois par an. Cela évite aussi aux personnes qui ont acheté leur Mandriva 2010 début avril, de voir arriver une nouvelle version à installer 15 jours plus tard… 6 mois c’est résolument trop court pour n’importe quel utilisateur et plus encore pour un professionnel.
- Séparer l’offre commerciale de l’offre communautaire.
Je ne suis pas en train de comparer techniquement le cycle d’une Mandriva à un système Windows, qui ne sont pas vraiment comparables. Windows est une base, un environnement de bureau et de programmation. La gestion des périphériques, par exemple, est directement fournie par les producteurs de périphériques qui vont faire, ou non, une version XP, Vista, 2003, 2008, 7 etc. Sous linux, la gestion des périphériques récents dépend souvent du noyau et de ses modules, idem pour le fonctionnement de certains périphériques dont dépendent aussi des bibliothèques qui peuvent impacter (pas pour tous, heureusement) sur tout le système. Néanmoins, le problème est que les deux applis majeures, OOo et FF, sont les deux plus complexes à mettre à jour. C’est de là que naît une complication théorique sur le versionnage et les mises à jour de noyaux. Il est donc difficile de vouloir prétendre fournir un système stable, tout en assurant le mouvement perpétuel propre à l’univers linux.
Pour résoudre ce problème il faut séparer les produits commerciaux des produits communautaires, comme l’a fait Red Hat en séparant Fedora et RHEL et cela passe nécessairement par la création d’une marque communautaire, comme je l’ai demandé à plusieurs reprises à Hervé YAHI. Mais l’enthousiasme qu’il a manifesté sur ce point lors de nos rencontres, n’a malheureusement été suivi d’aucun effet à ce jour. J’estime là encore que la direction de Mandriva se trompe en hypothéquant un peu plus ses chances d’avenir.
L’offre communautaire resterait quant à elle sur un cycle court de 6 mois, ne serait-ce que parce que cela correspond à la pratique des contributeurs du logiciel libre et que l’édition FREE de Mandriva est actuellement la base technique de tous les produits de la gamme, y compris MES 5. Les contributions de la communauté sur la version communautaire profiteraient donc naturellement à la Power Pack qui deviendrait un produit qualitativement supérieur aux autres, comme on est en droit de l’attendre d’un produit qu’on paye.
- Réconcilier stabilité et mises-à-jour.
Coté choix technologiques, cette version commerciale annuelle devrait nécessairement être dotée d’une stabilité renforcée, sans toutefois renoncer à la compatibilité matérielle, point fort de Mandriva. Les versions actuelles sont globalement assez stables et il n’y aurait donc probablement pas de grands changements à faire ; cela implique seulement de mettre de côté de cette version les paquets susceptibles de représenter un danger raisonnable (manque de tests, paquet trop récent, etc.), par défaut. Pour beaucoup de gens, avoir la dernière version d’un navigateur n’a pas grand intérêt, la prise de risque étant un revers que certains professionnels n’ont pas envie d’assumer, et on les comprend.
Côté mises-à-jour, c’est simple : le dépôt main est déjà maintenu aujourd’hui pendant 18 mois pour les versions du kernel et 12 mois pour les mises à jour desktop, de sorte que les habitudes ne seraient pas bouleversées. Cette version annuelle aurait également pour avantage de stabiliser un peu les dépôts contrib qui subissent ce rythme soutenu ainsi que les projets tiers dérivés de Mandriva (Mandriva Edu, par exemple).
Mais entendons-nous bien, seules les versions payantes de Mandriva bénéficieraient de cette avancée. Pourquoi ?
D’une part, car il n’est pas inconcevable que celui qui paye le produit soit en droit d’attendre à un peu plus de longévité.
D’autre part, car les éditions gratuites comme la FREE ou la ONE ne s’adressent pas au même public qui peut souhaiter favoriser, par un cycle de 6 mois, un dynamisme communautaire dont les membres souhaitent un service parfaitement à jour (même si l’on sait bien que, s’agissant de la FREE, certaines SSLL qui implémentent Mandriva dans les entreprises utilisent cette édition pour bénéficier d’un avantage financier conséquent et que s’agissant de la ONE, qui se voulait presque être selon la direction BANCILHON, un « produit de publicité » qui devait inciter les nouveaux utilisateurs à acheter le produit complet, le but n’est pas atteint, puisqu’il s’agit d’un produit très complet, trop sans doute, qui couvre largement les besoins d’un grand nombre d’utilisateurs qui ne vont pas acheter la PWP).
Et que fait-on des nouveautés ? Rassurez-vous, elles ne seraient pas mises de côté, mais seraient conditionnelles. Six mois après la sortie de la 2011 (à l’époque de la Spring, donc), sortirait pour la Power Pack un « service pack » (donnez-lui le nom que vous voulez, c’est l’idée qui est à retenir). Selon les nouveautés qui sont sorties, Mandriva proposerait alors un service pack « Sérénité » ou un service pack « Extrême ».
Le service pack sérénité comprendrait toutes les mises-à-jour stables, mais comportant bien entendu des évolutions notables si elles remplissent le critère de stabilité (« comme » le passage d’une version « autumn » à une version Spring qui, pour bon nombre d’entre nous, est souvent apparu comme une évolution sereine, au contraire des changements de versions plus cahotiques).
Le service pack extrême serait quant à lui destiné à ceux qui savent ce qu’ils font, ceux qui veulent essayer toutes les dernières nouveautés en embrassant la part de risque qui va avec, sans pour autant tomber dans la cocotte (cooker). Par exemple, on aurait pu mettre en service pack extrême le passage de KDE 3 à KDE 4, et il est évident que les moins téméraires d’entre nous se seraient contentés du pack sérénité, ce qui aurait évité les critiques acerbes qui ont émaillé la sortie de la version 2009 équipée de KDE 4. J’ajoute qu’il n’y aurait pas de règle dans la sortie des service packs : parfois les deux, parfois un seul, et l’ordre entre ces service packs pourrait également varier, selon la typologie des mises-à-jour et leur disponibilité upstream.
D’autres voix que la mienne suggèrent aussi de séparer l’offre commerciale de l’offre communautaire en séparant en plus les dépôts de Mandriva en deux : une distributrion communautaire, en mouvement perpétuel, si possible en rolling, et ses dépôts avec différents niveau stabilité/nouveauté (main/testing/cooker). Ensuite, une distribution commerciale prévue pour durer 18 à 24 mois, gratuite, mais des dépôts disponible sur abonnement uniquement, sur lesquels il y aurait deux niveaux de stabilité/nouveauté : sécurité-correction de bogues et mises à jour de logiciels, qui contiendrait des paquets en provenance de la distribution communautaire, mais fortement testés par la société. À titre personnel, je ne suis pas certain que faire payer les mises-à-jour soit une bonne idée, mais elle a le mérite d’exister.
La question d’une « rolling distro » a elle aussi été évoquée et c’est Olivier qui vous en parlera mieux que moi, puisqu’il va y dédier un article prochainement. Je crains seulement que la rolling distro ne soit pas susceptible de générer quelque profit. La rolling, si elle doit être décidée, doit rester sur le terrain communautaire.
- Pourquoi l’offre actuelle de Mandriva est-elle bancale ?
Mandriva a récemment publié deux pages sur le cycle de ses produits (cf. liens du début del’aticle). Mais la presse en fait ses choux gras… Et je partage l’avis émis, l’offre telle qu’elle est décrite sur ces pages étant à mon avis incohérente.
En effet, Mandriva indique que son support est de 12 mois (desktop) sans avoir adapté le nom de la distribution. Il y a là quelque chose que je ne parviens pas à expliquer : comment maintenir d’un côté une distribution nouvelle tous les 6 mois et dire que la mise-à-jour se fait sur un an ? Psychologiquement, celui qui est resté dans la version x.0 se sent frustré de ne pas être passé à la version spring (x.1), mais il se console avec les mises-à-jour proposées. Autant donner à la distribution un cycle annuel pour coller avec la réalité des mises à jour. En tout cas, si l’on voit bien ce que voulait dire Mandriva dans ces pages, l’explication n’est pas très heureuse à mon goût.
Dans cette page dédiée aux cycles de vie, Mandriva ne fait pas la différence entre les produits communautaires et les produits payants, ce qui est regrettable. Alors que la société propose pour 165 € une extension de maintenance, y compris pour une FREE ou une ONE (autant pour la FREE pourquoi pas, mais pour la ONE, je trouve que cela n’a aucun sens…), cela nous fait : une édition FREE et une édition ONE au prix de 165 € (et qui voudrait d’une ONE à 165 € ?) pour un support de 18 mois de plus (12 mois + 6 de kernel + 18 mois à 165 €) et… une Power Pack à 65 € + 165 € de support à long terme, soit un prix total de 230 € pour deux versions par an (la Power Pack a aussi actuellement un rythme de 6 mois), ce qui fait très cher la prise de risque et fera de cette offre un flop assuré.
Au contraire, ceux qui achètent une Power Pack devraient avoir un la possibilité de choisir un support de maintenance étendue dont le prix inclurait le prix de la Power Pack (par exemple, pour 80 € de plus, vous avez 12 mois de plus). Mais bien évidemment, cela se couplerait encore mieux avec une version par an et des services pack…
Sur la rigueur de la présentation, je ne comprends pas pourquoi on affiche en vert les 6 mois de plus de main (et je suppose que c’est main) cela rend difficilement compréhensible l’offre à 165 € et on ne sait pas ce qu’on achète. Vous observerez aussi que la page du store n’affiche pas un seul lien vers la page des durée de vie du support, et que le graphique dit que l’extension à 18 mois porte le nom de « Desktop Entreprise », terme qui ne figure même pas sur la page adéquate du store. Je ne peux là encore que regretter que les choses manquent de rigueur chez Mandriva.
Voilà quelques réflexions soumises à votre sagacité.
Frédéric CUIF, alias Fredxx